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Le cauchemar de Darwin : L'enquête de Télérama

la critique du film
A travers le scandale de la perche du Nil, un documentaire effarant sur les rapports Nord-Sud.
Un serial killer. Multirécidiviste. Opérant en toute impunité depuis des années. Son terrain de chasse ? Le lac Victoria, le berceau de l'humanité. Son nom ? La perche du Nil. Importé en Tanzanie au début des années 60, ce poisson apparemment inoffensif a provoqué, à lui seul, une véritable catastrophe écologique, décimant toutes les autres espèces. Tout en donnant naissance à une industrie lucrative qui a fait de lui le meurtrier le plus protégé du monde.
C'est cet assassin et ses complices qu'ont traqués, durant des mois, le cinéaste autrichien Hubert Sauper et son assistant. Fruit de leur enquête, Le Cauchemar de Darwin est un superbe documentaire aux allures de polar. Les deux détectives avouent même avoir dû se déguiser en pilotes d'avion, dockers, missionnaires humanitaires, randonneurs anonymes ou élégants hommes d'affaires australiens. Et au fur et à mesure que la vérité se dévoile, on les sent - exactement comme pouvait l'être Philip Marlowe dans les romans noirs de Raymond Chandler - écoeurés par la perversité de l'âme humaine et la corruption de certains Etats.
Impossible pour eux - pour n'importe qui, sans doute - d'arrêter les méfaits de l'assassin du lac. Le meurtrier est bien trop précieux pour ceux qui exportent sa chair aux quatre coins du monde. Chaque jour, en effet, de lourds avions décollent avec, à leur bord, 40 ou 50 tonnes de filets de perche du Nil (un appareil trop gourmand, qui en avait chargé 55 tonnes, s'est crashé, et l'on voit ses restes épars). Question subsidiaire, vite soulevée par Hubert Sauper : qu'apportent les avions en Tanzanie, lorsqu'ils viennent y chercher le fameux poisson ? De la nourriture ? Des médicaments ? Gorgés de vodka, d'ennui et de putes à 10 dollars, les pilotes, russes pour la plupart, ne veulent rien répondre. Et puis, de semi-aveux honteux en confessions alcoolisées, la vérité se fait jour. Effrayante et obscène. Ce sont des armes, bien sûr, qu'ils transportent dans le plus grand secret.
Mécanique superbe ! Sous l'oeil de commissaires européens, fantômes serviles qui semblent n'exister que pour donner à ceux qui le demandent des certificats d'hygiène improbables, l'Occident prive les Africains de la nourriture qui leur permettrait de survivre et leur permet à prix d'or de s'entretuer.
Des perches du Nil qui pullulent dans leur lac, les Tanzaniens n'en voient, évidemment, que des restes. Carcasses éventrées, pourrissantes, étalées, comme des trésors, pourtant, tout au long de marchés improvisés où les pauvres se servent tant bien que mal. Charognes putréfiées où grouillent des vers qui rendraient presque digne d'un trois-étoiles la viande que refusaient les marins du Cuirassé Potemkine.
Aucun espoir. Pas d'avenir. Le seul rêve d'un des témoins interrogés par Hubert Sauper, c'est que son fils devienne pilote. Que cette chaîne infernale lui permette, au moins, d'échapper à l'enfer. D'autres silhouettes, certaines terrifiantes, d'autres bouleversantes, traversent ce polar pamphlétaire, allégorie ironique et effrayante du nouvel ordre mondial. Raphaël, le veilleur de nuit, avec son arc et ses flèches au curare, qui attend la guerre qui le sortira de son cauchemar. Eliza, jeune beauté offerte à tous ceux qui veulent d'elle, qui semble sortie d'un film français d'avant-guerre ou d'un poème de Mac Orlan.
Aujourd'hui, le serial killer sévit toujours. Les avions russes continuent de décoller et d'atterrir. Raphaël doit toujours attendre la guerre, si les voyous de son quartier ne lui ont pas piqué ses flèches au curare. Et des dizaines d'Eliza se sont, depuis longtemps, succédé dans le lit d'Australiens sadiques. Le système tourne rond. Le cauchemar continue. Mais, grâce à ce film, on sait qu'il existe.
Pierre Murat
(Darwin's Nightmare). Autrichien (1h47). Réal. : Hubert Sauper.
Télérama n° 2877 - 5 mars 2005
Le boom du documentaire engagé
C'est l'Afrique en ruines ou l'Argentine en reconstruction ; le souvenir de l'extrême gauche américaine ou la mémoire du génocide au Cambodge ; les vestiges industriels de la Chine communiste ou la mondialisation appliquée au commerce du vin. Chaque semaine ou presque, le cinéma complète pièce après pièce le puzzle de la planète et de ses dysfonctionnements.
Point de départ possible, le choc de The Big One, de Michael Moore (deux cent mille spectateurs pendant l'hiver 1999-2000 !), une analyse de la mondialisation alors même que ce mot n'est pas encore sur les lèvres. Le docu d'antan y perdait son côté pédago et, sans rien lâcher de sa vocation d'informer, cherchait à secouer le spectateur, utilisait les recettes du cinéma de fiction, voire de divertissement.
Ménageant un triple en- jeu, esthétique, commercial et citoyen, ces films-là peuvent-ils encore être baptisés « documentaires » ? Leur palette est large, des pamphlets de Michael Moore (Bowling for Columbine, en 2002 ; Fahrenheit 9/11, Palme d'or à Cannes, en 2004) à la fresque enneigée de Wang Bing (A l'ouest des rails, 2004), via la thérapie mémoriale de Rithy Panh (S-21, La machine de mort khmère rouge, 2003) ou la démonstration économique de Jonathan Nossiter (Mondovino, 2004). Chaque fois un auteur, un regard, une investigation : celle-ci peut être énergique, « à l'américaine », ou simplement observatrice. Le genre est ainsi à la confluence du journalisme audiovisuel à l'anglo-saxonne et du pur cinéma.
De ce choix - traquer l'information ou saisir le réel sur la longueur - dépend la place du cinéaste, interventionniste ou en retrait, en demande ou à l'écoute. Michael Moore construit chacune de ses apparitions comme s'il était son propre personnage principal. Avant lui, Marcel Ophuls, l'un des plus grands documentaristes français, aimait aussi provoquer et se mettre en scène, comme dans le magnifique Veillées d'armes (1994), sur la couverture médiatique du conflit en ex-Yougoslavie.Raymond Depardon, au contraire, est invisible à l'écran et refuse la voix off. Hubert Sauper, le réalisateur du Cauchemar de Darwin, n'apparaît pas non plus à l'image, et la lisibilité de son enquête y gagne.
Ces nouveaux types de documentaires se multiplient dans les salles. Certains ont un large destin public, d'autres n'ont droit qu'à des sorties confidentiel- les. Quelques-uns ont une origine purement télévisuelle - il faut croire que les chaînes anglophones ont de vraies ambitions de production. Tous participent d'une éducation citoyenne : au détour d'une séance, suivie souvent d'un débat, on comprend mieux l'endettement du tiers-monde (Life and Debt, de Stephanie Black, 2001), ou les voies de l'altermondialisme (Pas assez de volume et Davos, Porto Alegre et autres batailles, de Vincent Glenn, récemment édités en DVD). Transformer les salles de cinéma en lieux d'échanges et de débats, c'est l'utopie d'une nouvelle génération de cinéastes de l'agit-prop. Surprise, ça marche !
Aurélien Ferenczi
Télérama n° 2886 - 7 mai 2005
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Ce "Cauchemar..." qui nous réveille
Plus de 200 000 entrées en deux mois, des spectateurs qui se mobilisent : à partir de la pêche en Tanzanie, "Le Cauchemar de Darwin" montre les ravages de la mondialisation.
Quels que soient la ville et le cinéma, la réaction est presque toujours la même. Une grande stupeur, suivie d'une irrépressible envie de parler et d'agir. Sur l'écran, le générique de fin du Cauchemar de Darwin termine de défiler, mais les spectateurs restent cloués sur leur fauteuil. Puis vient le temps des questions en rafales. Pourquoi, comment, quelle attitude adopter ? Comme dans ce petit cinéma, à La Courneuve, où l'on a refait le monde en brassant, en vrac, les thèmes de la colonisation, de la dette du tiers-monde et même... de la Constitution européenne. Survolté, un vieux monsieur en appelle quasiment à la révolution : « C'est contre nos systèmes capitalistes qu'il faut nous retourner maintenant ! »
Un cauchemar à l'état de veille, ça secoue, forcément. Son décor ? Une ville de Tanzanie, sur les bords du lac Victoria. Son héros ? La perche du Nil, énorme poisson introduit dans le lac dans les années 60. Après avoir dévoré toute la faune aquatique, elle remplit les poches des industriels qui exportent sa chair. Au détriment de la population locale, que l'on voit réduite à manger des restes putrides. Avec sa petite caméra numérique, le réalisateur franco-autrichien Hubert Sauper assène ses coups, plan après plan, et décrypte le mécanisme implacable de la mondialisation et de ses ravages.
Depuis près de deux mois, ce redoutable documentaire, coproduit par cinq pays, dont la France, l'Autriche et le Canada, travaille les consciences et fait parler de lui. Personne n'attendait un tel succès, surtout pas les distributeurs français du film. « Nous recevons beaucoup de messages de spectateurs révoltés, bien décidés à réagir à leur niveau, explique Arthur Hallereau, de la société Ad Vitam. De leur propre initiative, ou sous la pression de leur public, les exploitants sont encore très nombreux à nous demander le film. »
Une fois passé le cap de la première semaine d'exploitation, le bouche-à-oreille a fonctionné à plein. Déjà couvert de récompenses (quinze prix dans quinze festivals du monde entier), Le Cauchemar de Darwin, sorti le 9 mars, a dépassé les deux cent mille entrées. Destin de rêve pour un documentaire au sujet peu engageant, réalisé par un cinéaste inconnu. Dans les cinémas Utopia, célèbres pour leur engagement altermondialiste, le film est évidemment défendu avec ardeur. Pourtant, Patrick Troudet, le programmateur de l'Utopia Bordeaux, concède : « Nous n'avions absolument pas anticipé un tel succès. C'est le bouche-à-oreille qui a vraiment fait la différence. » Un destin que ne suffisent pas à expliquer le titre accrocheur, l'affiche efficace ou la bonne couverture médiatique. Pour le distributeur, un autre élément explique ce succès : le contexte. « Le film est arrivé à un moment où, référendum oblige, on s'interroge beaucoup sur la politique, sur les conséquences de la mondialisation et les rapports Nord-Sud. » Si les perches du Nil ont fait mouche, c'est aussi parce que le documentaire établit un lien entre la situation tanzanienne et le quotidien des Européens. En l'occurrence, leur manière de consommer. Ainsi, pour soulager leur mauvaise conscience, certains croient avoir trouvé la solution : le boycott. Objet d'un commerce que le film assimile à du pillage, la perche du Nil ne passera plus par leur assiette.
C'est dans les régions côtières que les réactions sont les plus viscérales. A Bayonne, le directeur du cinéma L'Atalante, Ramuntxo Garbisu, présente le film en avertissant le public : « Vous allez être témoins d'un accident et vous ne pourrez plus faire comme si vous n'aviez rien vu ou que vous ne saviez pas. » Après avoir déclaré l'œuvre « d'utilité publique », il a incité les spectateurs à interpeller leurs poissonniers. « Nous sommes dans une patrie de pêcheurs où le film a bénéficié d'une résonance encore plus grande qu'ailleurs. Ici, on trouve de la perche du Nil même dans les petits supermarchés. J'ai contacté les gérants en les invitant à venir voir le film. »
Plus étonnant encore, ces villageois du Bordelais qui, avant même d'avoir vu le film, se sont mobilisés pour réclamer le retrait de la perche du Nil des étals du supermarché local. En attendant une séance du Cauchemar de Darwin, que l'exploitant le plus proche se démène pour programmer dans sa salle, ils ont rédigé une pétition qui a déjà réuni près de quatre-vingts signataires. Parmi eux, des lecteurs de Télérama qui ont repéré dans le journal un courrier consacré au film et ont contacté son auteur, Hélène Bardière (1). Celle-ci est désormais convaincue de l'utilité de leur démarche : « Même si ce n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan, ce boycott est la moindre des choses que l'on puisse faire. »
Associés à la sortie du film, notamment pour animer des débats dans les salles, Attac et le Comité pour l'annulation de la dette du tiers-monde (CADTM) souhaiteraient que cette prise de conscience donne lieu à une réflexion globale. « A Marseille, lors de l'avant-première publique en présence du réalisateur, la salle était archicomble, prise d'assaut pas des gens de tout âge, raconte Denys Piningre, militant d'Attac. Malheureusement, plutôt que de prendre le temps d'analyser et de s'engager sur le long terme, ils sont nombreux à vouloir agir dans la seconde, de manière irréfléchie. » Au CADTM, Damien Millet est moins sévère : « Le fait de modifier sa consommation en accord avec ses principes est déjà encourageant. Ce film précipite la fin du vieux réflexe : si c'est un problème économique, laissons faire les experts. En plus, le boycott a le mérite de placer le débat sur la place publique. »
Sur le Net, les appels au boycott voisinent avec les controverses qu'il suscite. Les internautes s'interrogent sur la solution à adopter, essaient de dégager des leviers d'action efficaces. Tout se passe comme si les gens redécouvraient une forme d'engagement spontané, immédiat. En Bretagne, une élue Verte a choisi de réagir à son niveau, politique. « Ce film m'a bouleversée parce qu'il ne comporte aucune lueur d'espoir et qu'il nous laisse face à l'insoutenable », explique Pascale Loget, vice-présidente du Conseil régional de Bretagne. Pour elle, le coup de grâce du Cauchemar, ce sont ces fonctionnaires européens qui, à deux pas de la misère, se félicitent du modèle économique qu'ils ont contribué à installer. Encore sous le choc, Pascale Loget projette de demander l'ouverture d'une mission d'enquête sur l'implication de l'Union européenne dans la situation de la Tanzanie. « Je ne lâcherai pas car, pour les citoyens, cette prise de conscience est l'occasion de demander des comptes à ceux qui les représentent. Elle doit être utilisée comme une manière de se réapproprier nos institutions. »
Face à l'agitation, Hubert Sauper reste calme, et même un brin désabusé. Grand voyageur, il est à la croisée de plusieurs cultures. Autrichien d'origine, il a vécu en Angleterre, en Italie et aux Etats-Unis avant de s'installer à Paris, il y a dix ans. Pour réaliser Le Cauchemar de Darwin, lui et son équipe ont usé de fausses identités, graissé la patte des policiers locaux, goûté aux geôles tanzaniennes... Depuis des semaines, le cinéaste reçoit des centaines de mails de spectateurs. Des « merci pour ce film choc », des « bravo de nous avoir réveillés ». « Bien sûr, je suis heureux que mon film fasse travailler les cerveaux, mais le boycott est une lecture vraiment trop simpliste. Il est même contre-productif puisqu'il aurait pour effet, entre autres, de mettre au chômage les milliers de Tanzaniens dont l'emploi dépend de la perche. J'aurais pu réaliser exactement le même documentaire dans n'importe quel pays pauvre, avec n'importe quelle ressource naturelle : en Angola avec le pétrole, en Sierra Leone avec les diamants, ou au Honduras avec les bananes. Si je faisais ces films, est-ce que les gens boycotteraient le pétrole, les diamants ou les bananes ? Et après ? »
S'il comprend que le sentiment d'impuissance laissé par son film mène à des actions réflexes, il table sur un processus plus lent. « L'angoisse collective est à la longue bien plus efficace que l'acte qui la soulage. Car elle finit, un jour ou l'autre, par se transformer en une réflexion politique. » Reste donc à espérer, avec Hubert Sauper, que son film « établisse un pont entre le savoir et la conscience, l'information et la réflexion ». Parmi ceux qui rêvent et rêveront encore la nuit du Cauchemar de Darwin, il y en aura peut-être pour rendre leur indignation fructueuse, bien au-delà de l'arête de cette perche, qui décidément ne passe pas.
Mathilde Blottière
(1) Lire sa lettre dans Télérama n° 2879, du 16 mars 2005.
Télérama n° 2886 - 7 mai 2005
Deux sites à voir après le film
Le dossier de presse du film, en français, proposé par le distributeur. Hormis la fiche technique et les photos à télécharger, on y lit les mots du réalisateur: « Je pourrais faire la même démonstration en Sierra Leone, les poissons seraient des diamants, au Honduras ils seraient des bananes, et en Irak, auNigeria ou en Angola… ils seraient du pétrole brut.»
Un blogueur s'enthousiasme sur le film dans une première note... avant de devenir plus critique dans les commentaires suivants : « En achetant de la perche vous en augmentez la demande et donc le prix, ce qui, en bout de chaîne, devrait bénéficier (un peu) aux pêcheurs ». Les réactions ne se font pas attendre, notamment celle de celui (ou celle) qui choisit le pseudo d'Eliza pour poster, le prénom de cette prostituée que l'on suit dans le documentaire et qui se fait assassiner par un Australien : « Ces paroles que tu écris-là me font vomir ! Achete des filets de perche ! Achete .... Pour que ce gros porc d'exploitant (...) continue à s'enrichir... » Le débat est ouvert.

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H. Sauper
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